— Ce que je veux pour Noël ne s’achète pas, déclara Laurent à sa mère le 1er décembre. J’aimerais que Papa revienne vivre avec nous, et qu’on retourne dans notre ancien appartement. — Ah, Laurent ! répondit seulement sa mère en soupirant, le regard triste. Elle l’attira brièvement contre elle et lui caressa les cheveux. Et Laurent, qui allait avoir douze ans et qui détestait les marques d’affection, enlaça sa mère pendant un dixième de seconde. — À plus tard ! lança-t-il, car il devait partir à l’école. Passe une bonne journée ! Au moment où il allait ouvrir la porte, sa mère le tira soudain en arrière et mit un doigt sur ses lèvres. En bas, une clé tourna dans une serrure. Laurent et sa mère attendirent dans le silence le plus complet que M. Schulz soit sorti de l’immeuble. Il habitait juste au-dessous de chez eux. Laurent essayait d’être le plus silencieux possible, mais M. Schulz se plaignait toujours d’être dérangé. Laurent le soupçonnait de passer des heures dans son appartement, un long cornet acoustique collé au plafond. — M. Schulz est bien à plaindre, avait tenté de lui expliquer sa mère. Il habite seul. Personne ne vient jamais lui rendre visite. Laurent se disait qu’il aurait fallu être fou pour vouloir rendre visite à ce vieux grincheux. D’ailleurs, sa mère elle-même l’évitait toujours soigneusement. Elle était infirmière et travaillait souvent le week-end ou le soir. M. Schulz avait déjà menacé de la dénoncer aux services sociaux pour abandon d’enfant. Cet après-midi-là, en revenant de l’école, Laurent se glissa comme d’habitude jusqu’au troisième étage sur la pointe des pieds… La surprise le figea sur place. Une petite fille qu’il ne connaissait pas était assise devant la porte de son appartement. Elle devait avoir huit ou neuf ans. Ou plus. Ou moins. Il n’était jamais sûr, avec les filles. — Mais… qu’est-ce que tu fais ici ? s’exclama-t-il, stupéfait. La fillette se leva. — Je viens te voir, expliqua-t-elle gaiement. Grand-mère a dit qu’il fallait que je cherche quelqu’un qui puisse m’apprendre quelque chose au sujet de Noël et tout ça. Tu sais sûrement plein de choses sur Noël, non ? Laurent haussa les épaules, embarrassé. Cette gamine déraillait ! Il l’examina du coin de l’œil. Elle avait le visage rond, des yeux noisette très clairs et des nattes poil de carotte qui tombaient sur ses épaules. Sa longue robe était faite d’une multitude de morceaux de tissu cousus les uns aux autres. Laurent espérait qu’elle ne s’était pas échappée d’un asile ou d’un autre endroit de ce genre… — Comment t’appelles-tu ? demanda l’étrange petite fille. À moins que ton nom ne doive rester un secret… ? Le mien pas : je m’appelle Charlotte. C’est un joli prénom, n’est-ce pas ? — Si. Oui. Très joli, dit Laurent, qui réfléchissait à ce qu’il fallait faire. Où habites-tu ? Est-ce que je dois te raccompagner chez toi ? Tu connais ton numéro de téléphone ? — Mais je suis venue te voir ! insista Charlotte. Et je resterai chez toi jusqu’à ce que Grand-mère vienne me chercher. — Mais comment saura-t-elle où tu es ? — Elle me retrouverait au plus profond de la terre et au plus haut des montagnes, dit Charlotte, l’air mystérieux. Laurent était certain désormais que cette Charlotte n’était pas normale. Il ne pouvait en aucun cas la laisser traîner seule dans la ville ! Oui, il la ferait entrer dans l’appartement, il appellerait aussitôt la police ou les pompiers, et quelqu’un viendrait s’occuper d’elle. De toute façon, ils ne pouvaient pas rester plantés sur le palier. Laurent ouvrit la porte : — Allez, viens ! Il se sentait un peu inquiet. Ce n’était peut-être pas une si bonne idée que ça d’inviter chez lui une petite fille dérangée. Mais Charlotte s’était déjà précipitée à l’intérieur et, curieuse, ouvrait toutes les portes. — Vous n’avez ni branches de sapin ni bougies rouges ? demanda-t-elle, déçue. Grand-mère dit que toutes les maisons sont décorées, maintenant, et que je dois tout regarder avec attention… Tu veux bien me chanter un chant de Noël ? Grand-mère dit que les chants de Noël sont la plus belle chose qui soit… avec l’oie rôtie. Grand-mère dit… Elle interrompit son babillage et regarda sous le lit. — Où est votre chat ? — Nous n’avons pas de chat. Si nous avions un animal domestique, le vieux Schulz deviendrait fou furieux… — Qui est le vieux Schulz ? demanda Charlotte, intéressée. Un troll ? Ils peuvent être vraiment abominables, ceux-là… C’est sûrement lui qui a mangé ton chat. Oui, oui…, fit-elle en hochant la tête. Mais je suis là, maintenant. Et je sais m’y prendre avec les trolls. Elle se mit à danser, bras écartés, à travers la pièce. — Troll, troll, montre-toi ! cria-t-elle en tapant du pied. — Tais-toi ! S’il te plaît, tiens-toi tranquille ! Tu entends ? Laurent la retint par l’épaule et montra le plancher du doigt. Au-dessous d’eux, M. Schulz cognait au plafond avec un manche à balai. — Et voilà, t’as gagné ! murmura Laurent. — D’accord, je vais me tenir tranquille. Vraiment. Je le jure sur les cornes de ma grand-mère ! Charlotte rit d’un air coquin, et de profondes fossettes se creusèrent sur ses deux joues. — Grand-mère n’a pas de cornes, naturellement. J’ai dit ça pour rire. Aucune grand-mère n’a de cornes. Sauf peut-être une grand-mère troll. Avec eux, tout est possible. Cette Charlotte avait vraiment un grain, Laurent en était persuadé. Pourvu qu’elle se calme, maintenant, sinon il faudrait qu’il la ligote et qu’il la bâillonne… Mais où était-elle passée ? Elle était encore à côté de lui à l’instant ! La chasse d’eau gronda. C’était donc ça ! Mais pourquoi restait-elle si longtemps dans la salle de bains ? Laurent hésita, puis colla l’oreille à la porte. Il entendit de l’eau ruisseler sur le carrelage. Il ouvrit violemment la porte. — Mais, qu’est-ce que tu fais ? s’écria-t-il d’une voix désespérée. — Il pleut ! expliqua fièrement Charlotte. Elle était pieds nus, et l’eau lui arrivait presque aux chevilles. Laurent se rua sur le robinet et coupa la douche. Il arracha les serviettes de leurs crochets et les jeta par terre. — Donne-moi un coup de main ! Il faut éponger ça, vite ! Il essora les serviettes dégoulinantes au-dessus du lavabo. Mais des coups de sonnette retentissaient déjà, stridents, agressifs. Et voilà qu’un poing martelait la porte. — Tu vas ouvrir tout de suite, fichu garnement ! Sinon, j’appelle la police ! Laurent tremblait de tous ses membres : — C… c… c’est m… m… Charlotte poussa un soupir méprisant. « Oh, oh ! » fit-elle en claquant légèrement des doigts. L’instant d’après, la salle de bains était sèche, et les serviettes pendaient de nouveau bien sagement à leurs crochets. — Très bien ! S’il en a tellement envie, faisons-le donc entrer, dit-elle finalement. Elle sautilla jusqu’à la porte et l’ouvrit. M. Schulz, écarlate, passa en trombe devant elle et rugit : — De l’eau goutte du plafond de ma salle de bains. C’est le bouquet ! Je vais… Il s’arrêta soudain. Incrédule. Laurent fixait M. Schulz. Non, pas M. Schulz ! L’homme à la barbe blanche et au manteau rouge qui se tenait devant lui. On aurait dit le Père Noël ! Le père Schulz avait l’air aussi effrayé que Laurent. Il porta la main à son cou et croassa, comme s’il allait étouffer. Puis il ouvrit la bouche et dit : — Je voudrais te faire un petit cadeau de Noël. Tu es un gentil garçon, calme et si souvent seul. Tu aimerais sûrement avoir un peu de compagnie… Et il tendit à Laurent un minuscule chaton blanc. — Je… Merci…, bafouilla Laurent. Le père Schulz fit un signe de la main et sortit sans un mot. Dans l’escalier, il se retourna. Il ressemblait de nouveau à M. Schulz, si ce n’est que son visage n’était plus rouge, mais blanc comme la craie. Laurent l’entendit bredouiller, hagard, quelque chose comme : « Déménager tout de suite… » Il regarda le chaton dans ses bras, puis Charlotte : — C’est toi qui as fait ça ? — Il ne fallait pas ? demanda Charlotte d’un air candide. Elle alla à la fenêtre et leva les yeux : — Grand-mère devrait arriver d’un instant à l’autre ! Laurent se planta à côté d’elle et regarda lui aussi le ciel. Il s’était mis à neiger. — Elle va avoir drôlement froid sur son balai, dit-il. — Son balai ! fit Charlotte d’un ton réprobateur. Qu’est-ce que tu racontes ? Bon, il faut que j’y aille, maintenant. Contente d’avoir fait ta connaissance. Joyeux Noël ! On se reverra sûrement bientôt. Et, avant que Laurent ait pu dire quoi que ce soit, elle avait filé.
— Dieu soit loué ! dit le lendemain la mère de Laurent en apprenant que M. Schulz avait déménagé en catastrophe. J’espère que les prochains locataires auront des enfants. La veille de Noël, Laurent croisa une vieille femme dans l’escalier. Elle portait une longue robe, faite d’une multitude de morceaux de tissu colorés cousus les uns aux autres. Des yeux noisette bienveillants éclairaient son visage rond et ridé. — Tu dois être Laurent, lui dit-elle. Tu veux nous aider à porter nos affaires ? — Porter ? s’étonna Laurent. Pourquoi ne pas faire monter vos meubles d’un coup de baguette magique, tout simplement ? La vieille femme rit. — Quelle idée ! Qu’est-ce qui te fait croire que je pourrais faire ça ? demanda-t-elle en lui lançant un clin d’œil. C’est alors que la mère de Laurent se pencha au-dessus de la cage d’escalier : — Laurent, il y a une Charlotte qui t’attend ici ! Elle dit qu’elle vient d’emménager au-dessous de chez nous avec sa grand-mère. Et elle demande si elles peuvent fêter Noël avec nous. — Mais bien sûr ! Et comment ! se réjouit Laurent. Finalement, cette année encore, Noël allait être joyeux.