Amahl et les visiteurs de la nuit

Les étoiles étaient de plus en plus lumineuses dans le ciel qui s’obscurcissait. Mais il y en avait une plus étincelante que les autres.
      Les notes d’un pipeau de berger résonnaient dans l’air froid de l’hiver.
      C’était un enfant qui jouait de tout son cœur, emmitouflé dans une lourde cape. Il ne pouvait détacher ses yeux de l’étoile étincelante. Et il n’entendait même pas sa mère qui l’appelait de la petite maison voisine.
      Un moment plus tard, elle appela de nouveau.
      — Amahl, c’est l’heure de te coucher.
      Amahl abaissa son pipeau.
      — J’arrive, répondit-il.
      Mais il ne bougea pas et se remit à jouer. Sa mère l’appela encore, d’une voix fâchée.
      — Il faudra que je crie combien de fois pour que tu te mettes à obéir ?
      — Mais la lune ne s’est pas encore levée. Je voudrais rester juste un peu.
      Amahl suppliait presque. Alors la mère frappa vivement dans ses mains.
      — On ne verra pas la lune cette nuit. Mais on verra bientôt un enfant qui pleurera s’il ne se dépêche pas d’obéir.
      Et elle fit claquer la fenêtre en la fermant.
      — Oh, bon, très bien…
      Amahl ramassa sa béquille sur le sol. En s’y appuyant lourdement, il boitilla jusqu’à la maison. Il accrocha sa cape et son bonnet au clou et posa doucement son pipeau sur la cheminée. Puis il retourna jusqu’à la porte pour contempler une dernière fois l’étoile qui scintillait.
      — Qu’est-ce qui te retenait dehors comme ça ? lui demanda sa mère accroupie devant la cheminée où elle essayait d’allumer un petit feu de brindilles.
      Amahl se tourna vers elle.
      — Oh, maman, tu devrais aller voir la nuit. Il n’y a jamais eu un ciel pareil. Au-dessus de notre toit, il y a une étoile aussi grosse qu’une fenêtre. Elle a une queue et elle avance dans le ciel comme un chariot en feu.
      La mère poussa un soupir.
      — Oh, Amahl, dit-elle d’une voix fatiguée. Quand cesseras-tu d’inventer des histoires ? Toute la journée, tu te promènes dans un rêve.
      Elle laissa errer son regard dans la pièce presque vide.
      — Nous n’avons plus rien à manger. Il n’y a plus de bois pour le feu, pas une goutte d’huile dans la jarre et toi, tout ce que tu trouves à faire, c’est de contrarier ta mère avec des contes à dormir debout !
      Et elle ajouta d’un air grave :
      — Oh, Amahl, as-tu oublié que tu m’avais promis de ne plus jamais mentir ?
      — Maman, ce n’est pas un mensonge, dit Amahl. S’il te plaît, crois-moi.
      Il la tira par la jupe.
      — Viens dehors et je te montrerai. Tu verras toi-même.
      Mais sa mère se libéra en lui disant :
      — Arrête de m’ennuyer. Pourquoi devrais-je te croire ? Tu viens m’inventer chaque jour quelque chose de nouveau. D’abord, tu voyais un léopard avec une tête de femme. Puis une branche d’arbre qui criait et qui saignait. Puis un poisson grand comme une barque, avec des moustaches de chat, des ailes de chauve-souris et des cornes de chèvre. Et maintenant, c’est une étoile aussi grande qu’une fenêtre ou qu’une charrette. Et comme si ça ne suffisait pas, l’étoile a une queue, et la queue est en feu!
      — Mais elle y est, cette étoile, insista Amahl. Et elle a une queue longue comme ça.
      Il écartait les bras autant qu’il le pouvait. Quand il vit sa mère froncer les sourcils, il rapprocha ses bras.
      — Bon, enfin, seulement longue comme ça, mais il y en a une ! J’en suis sûr !
      — Amahl !
      La voix de sa mère était pleine de reproche.
      — Maman, je te le jure sur la tête de…
      Mais la mère l’entoura de ses bras en lui disant :
      — Mon petit Amahl, c’est la faim qui te monte à la tête.
      Et elle continua, ne s’adressant plus vraiment à son fils, mais se parlant à elle-même.
      — Oh, Dieu, que doit faire une pauvre veuve quand ses tiroirs et ses poches sont vides et que tout est vendu ?
      Elle se laissa tomber sur le petit tabouret en pleurant :
      — Comment pourrons-nous survivre demain sans aller mendier ?
      — Ne pleure pas, ma petite maman. Ne t’inquiète pas pour moi, je t’en prie.
      Amahl s’agenouilla près d’elle.
      — S’il faut aller mendier, je serai un bon mendiant. Je jouerai de jolis airs sur mon pipeau, pour faire danser les gens. Nous irons jusqu’à la ville, tu t’habilleras en bohémienne et moi en clown. Je jouerai des airs sur mon pipeau et toi, tu chanteras. Les gens se mettront aux fenêtres. Le roi passera, il t’entendra et il nous jettera de l’or.
      Amahl et sa mère essayaient de sourire. Ils savaient bien tous les deux que c’était une façon de s’amuser, car il n’y avait rien pour dîner ce soir-là. Amahl continua d’une voix rêveuse.
      — A midi, nous mangerons de l’oie rôtie et des amandes douces et la nuit, nous dormirons avec les moutons sous les étoiles.
      Sa mère le prit dans ses bras en lui disant :
      — Bonne nuit, mon petit rêveur.
      Amahl embrassa sa mère et s’allongea sur un tapis de paille. Il posa la béquille juste à côté de lui. Sa mère le couvrit avec sa cape et alla s’étendre sur le banc près de la cheminée. Elle ne tarda pas à s’endormir.
♦♦♦♦
      Les yeux grands ouverts dans la pièce obscure, Amahl entendait des gens qui chantaient, là-bas dans le lointain :
De très loin nous venons, et plus loin nous allons.
O belle étoile de cristal, plus loin jusqu’à quand?
      Amahl se redressa sur un coude. Le chant se rapprochait. Il repoussa sa cape, prit sa béquille et sautilla jusqu’à la fenêtre. Tout d’abord, il ne vit rien, malgré le chant qui continuait.
De très loin nous venons, et plus loin nous allons.
O belle étoile de cristal, plus loin jusqu’à quand ?
      Alors, Amahl vit la superbe caravane qui s’approchait de sa maison. Trois chameaux majestueux montés par trois hommes richement vêtus défilèrent devant ses yeux et s’arrêtèrent. On frappa à la porte.
      La mère somnolait sur son banc, elle ne bougea pas. Amahl se tourna vers elle d’un air interrogateur. Alors la mère dit d’une voix endormie :
      — Va voir qui frappe.
      Amahl boitilla jusqu’à la porte et l’entrouvrit. Un des hommes de la caravane, richement vêtu, se tenait devant lui. En le voyant de plus près, Amahl vit qu’il portait une couronne. L’enfant le fixa un instant, puis il referma brusquement la porte et se précipita vers sa mère.
      — Maman, maman, maman, cria-t-il en allant aussi vite qu’il pouvait vers elle. Viens avec moi. Je veux être sûr que tu vois ce que je vois. Dehors, à la porte, il y a… il y a un roi, avec une couronne sur la tête.
      Sa mère leva les yeux au plafond d’un air désespéré :
      — Mais que vais-je faire de cet enfant ? Que vais-je en faire ?
      Puis elle le regarda.
      — Si tu continues à inventer des histoires, je serai obligée de te battre.
      Alors on frappa de nouveau à la porte.
      — Va voir qui c’est et demande à ces gens ce qu’ils veulent, dit la mère en se recouchant.
      Amahl entrouvrit la porte encore une fois, jeta un coup d’œil dehors. Il courut à nouveau vers sa mère.
      — Maman, maman, maman, viens avec moi. Je veux être sûr que tu vois ce que je vois. Maman, je n’ai pas dit la vérité tout à l’heure. C’est vrai, il n’y a pas un roi dehors. Il y a deux rois, dit Amahl.
      Il retint son souffle en attendant la réaction de sa mère. Il y eut un silence. Et pour la troisième fois Amahl boitilla jusqu’à la porte. Il regarda dehors et revint vers sa mère en disant :
      — Maman, maman, maman, viens avec moi. Si je te dis la vérité, je sais que tu ne me croiras pas. Tu sais, il n’y a pas deux rois dehors… Il y en a trois, annonça Amahl. Et l’un des trois est noir.
      La mère se leva alors de son banc.
      — Je vais aller ouvrir moi-même. Et après, tu auras affaire à moi, tu vas voir…
♦♦♦♦
      Quand elle ouvrit la porte, la mère resta bouche bée, puis elle salua très bas. Car debout dans l’entrée se trouvaient trois hommes somptueusement vêtus. Chaque roi portait un objet lumineux et beau. L’un, un calice de myrrhe satiné, l’autre, un vase d’encens reluisant et le troisième, un coffret d’or sculpté.
      — Bonsoir! dirent ensemble les trois rois.
      — Tu me crois maintenant ? chuchota Amahl à sa mère.
      Elle s’adressa aux rois :
      — Nobles sires…
      — Pouvons-nous passer un moment chez vous et nous réchauffer à votre feu ? demanda le roi noir.
      — Je suis une pauvre veuve, dit la mère. Tout ce que je peux vous offrir, c’est une cheminée sans feu et un lit de paille. Mais vous êtes les bienvenus chez moi. Entrez, entrez !
      Un serviteur entra le premier, une lanterne à la main. Il pliait sous les bagages qu’il portait sur son dos et parmi lesquels il y avait un tapis d’Orient, un perroquet dans sa cage et un magnifique coffre serti de pierres précieuses. Il déposa le tout à terre, puis il revint et se précipita pour faire entrer les rois.
      Soulevant la traîne de celui qui était sourd, le serviteur annonça bien fort :
      — Le roi Gaspard.
      Et il l’accompagna jusqu’à la cheminée.
      Puis il se dépêcha de retourner à la porte pour saisir la traîne du roi noir en disant respectueusement :
      — Le roi Balthazar.
      Et ils allèrent rejoindre le roi Gaspard. Enfin, le serviteur escorta le troisième roi, qu’il nomma le « roi Melchior ». Pour finir, il déplia le superbe tapis oriental et y étala les trésors que les rois avaient apportés avec eux.
      — C’est un endroit agréable, dit Melchior en promenant son regard dans la pièce.
      La mère d’Amahl décrocha son châle et dit :
      — Je vais aller chercher du bois pour le feu.
      — Nous ne pouvons rester que très peu de temps, dit Melchior. Il ne faut pas que nous perdions de vue notre étoile.
      — Votre étoile ? demanda la mère.
      — Qu’est-ce que je t’avais dit ! chuchota Amahl.
      — Je reviens tout de suite… et Amahl, toi, ne les ennuie pas.
      A peine la porte fut-elle fermée derrière sa mère, Amahl s’approcha de Balthazar.
      — Est-ce que tu es un vrai roi ? demanda-t-il en s’appuyant sur sa béquille.
      — Oui, bien sûr ! répondit Balthazar.
      — Tu as du sang royal ? demanda Amahl.
      — Eh oui ! répondit Balthazar.
      — Je peux le voir ? demanda Amahl.
      — C’est le même que le tien, dit Balthazar.
      — Alors, ça sert à quoi d’en avoir ? demanda Amahl.
      — A rien, répondit Balthazar.
      — Où tu habites ? demanda Amahl.
      — Dans un palais de marbre noir, rempli de panthères noires et de colombes blanches, dit Balthazar. Et toi, petit garçon, qu’est-ce que tu fais dans la vie ?
      — J’étais berger, dit Amahl tristement. J’avais un troupeau de moutons, mais ma mère les a vendus. Maintenant, il ne m’en reste plus un seul. J’avais une chèvre noire qui me donnait du bon lait tiède. Mais elle est morte de vieillesse. Et maintenant, il n’y a plus de chèvre.
      Amahl se tourna vers Gaspard qui donnait à manger à son perroquet et lui demanda :
      — Tu es un vrai roi, toi aussi ?
      — Oh oui, absolument, absolument. Je suis un vrai roi.
      — C’est quoi, ça ? demanda Amahl en montrant le perroquet.
      — C’est un perroquet, dit Gaspard.
      — Et ça, qu’est-ce que c’est ? demanda Amahl en montrant le coffre splendide incrusté de pierres précieuses.
      Alors, Gaspard prit le coffre et il expliqua à Amahl.
      — C’est mon coffre. Je ne pars jamais en voyage sans lui.
      Il ouvrit le tiroir du haut.
      — Dans le premier tiroir, j’enferme mes pierres magiques.
      Et Gaspard sortit ses pierres une à une, devant les yeux émerveillés d’Amahl.
      — Une cornaline contre le mal et contre la jalousie, une pierre de lune pour s’endormir, du corail rouge pour guérir les blessures, un lapis-lazuli contre la fièvre d’hiver, un peu de jaspe pour trouver de l’eau, une petite topaze pour calmer les brûlures des yeux, et un rubis rouge pour se protéger de la foudre.
      Gaspard ouvrit le tiroir suivant :
      — Dans le second tiroir, je range toutes les perles. Et dans le troisième tiroir…
      Il s’arrêta et Amahl entendit à peine Gaspard murmurer :
      — Oh, petit garçon, dans le troisième tiroir, je mets…
      Gaspard respira profondément et fit un large sourire à Amahl.
      — Je mets de la réglisse, dit-il joyeusement. De la bonne douce réglisse noire. Tu peux en prendre, mon garçon.
      Il approcha le tiroir d’Amahl qui prit un morceau de réglisse et un autre, et un autre… Il était en train d’avaler le dernier lorsque sa mère revint.
      — Amahl, je t’avais pourtant dit de ne pas ennuyer les rois, gronda-t-elle. Je veux que tu ailles chercher les bergers, lui dit-elle. Parle-leur de nos visiteurs et demande-leur d’apporter ce qu’ils auront chez eux, puisque nous n’avons rien à offrir. Va, vite.
♦♦♦♦
      Amahl s’enveloppa de sa cape et mit son chapeau. S’appuyant sur sa béquille, il courut aussi vite qu’il pouvait en boitillant. La mère s’avança vers le coffre tout rutilant d’or et les riches calices remplis de myrrhe et d’encens qui étaient posés devant les rois :
      — Oh ! Toutes ces belles choses ! s’exclama-t-elle. Et tout cet or !
      — Ce sont des cadeaux pour l’Enfant, dit Melchior.
      — L’enfant ? demanda la mère. Quel enfant ?
      — Nous ne le savons pas, dit Melchior, mais l’étoile nous guidera jusqu’à lui.
      — Je le connais peut-être, dit la mère. Comment est-il ?
      — Avez-vous vu un enfant de la couleur du blé, de la couleur de l’aurore ? demanda Melchior. Ses yeux sont tendres et ses mains sont celles d’un roi. Nous lui portons de l’or, de la myrrhe et de l’encens. Et l’étoile, à l’est, nous sert de guide.
      La mère répondit doucement.
      — Oui, je connais un enfant de la couleur du blé, de la couleur de l’aurore. Ses yeux sont tendres et ses mains sont celles d’un roi. Mais personne ne lui portera de l’or ou de l’encens, bien qu’il soit infirme et pauvre, qu’il ait faim et qu’il ait froid.
      Elle s’arrêta un instant et reprit :
      — C’est mon enfant, mon fils, mon amour, c’est le mien.
      Melchior étendit sa main en disant :
      — L’Enfant que nous cherchons tient les mers et les vents dans le creux de sa main.
      — L’Enfant que nous cherchons a la lune et les étoiles à ses pieds, dit Gaspard.
      Et Balthazar ajouta :
      — En face de Lui, l’aigle est toute tendresse, le lion toute douceur.
      Alors la mère alla vers la porte pour voir si Amahl arrivait et elle dit doucement :
      — L’enfant que je connais tient ma main dans sa paume, l’enfant que je connais a ma vie à ses pieds. C’est mon enfant, mon fils, mon amour, c’est le mien, et son nom est Amahl.
      La pièce se remplit de silence, d’un tel silence que Gaspard s’assoupit. Et soudain, un bref appel retentit.
      — Voilà les bergers, dit la mère.
♦♦♦♦
      De la porte, la mère voyait les lanternes qui éclairaient la nuit sombre. Derrière Amahl, les bergers et leurs familles venaient honorer les rois et leur apporter des cadeaux. Tandis qu’ils s’approchaient de la maison ils se saluaient joyeusement les uns les autres et se bousculaient sur le seuil de la maison d’Amahl.
      — Oh, regardez, regardez ! se disaient-ils les uns aux autres.
      Ils étaient tellement étonnés de la splendeur des rois qu’ils n’osaient pas entrer. Amahl se fraya un passage pour aller prendre place aux côtés de sa mère qui encouragea les bergers.
      — Entrez, entrez, de quoi avez-vous peur ? Ne soyez pas timides. Montrez-leur ce que vous avez apporté.
      Mais personne n’avançait. Mais un homme se détacha du groupe, s’approcha des rois. Il s’inclina et déposa un plateau devant eux en disant :
      — Voici des olives, des coings, des pommes et des raisins, de la noix muscade et des piments, des kakis et des châtaignes. C’est tout ce que nous pouvons vous offrir, nous les bergers.
      Et il reprit sa place parmi les autres.
      — Merci, merci, merci grandement, dirent les trois rois.
      Un second berger s’approcha d’eux, et après s’être incliné, il déposa un autre plateau en disant :
      — Des cédrats et des citrons, des grenades et des melons, du fromage de chèvre et des noix, des figues et des concombres, c’est tout ce que nous avons à offrir, nous les bergers.
      — Merci, merci, merci grandement, dirent de nouveau les trois rois.
      Un troisième berger s’approcha encore et présenta ses cadeaux :
      — Des noisettes et de la camomille, du réséda et du laurier, des rayons de miel et de la cannelle, du thym, de la menthe et de l’ail, c’est tout ce que nous pouvons vous donner, nous les bergers, dit-il.
      Et de nouveau les trois rois parlèrent ensemble pour dire :
      — Merci, merci, merci grandement à vous aussi.
      — Prenez, mangez, vous êtes les bienvenus, dit un berger aux rois.
      Un autre berger dit au serviteur :
      — Prenez, mangez, vous êtes le bienvenu vous aussi.
      — Ne danserez-vous pas en l’honneur des rois ? demanda la mère d’Amahl à quelques bergers et bergères.
      Amahl prit son pipeau et se rapprocha d’un vieil homme au coin du feu. Ils se mirent alors à jouer ensemble. Ils n’étaient pas nombreux à danser au débout, car les rois les intimidaient. Mais bientôt, ils prirent confiance, et presque tous se mirent à sauter et tourbillonner. Amahl et le vieil homme jouèrent tous les morceaux de danse qu’ils connaissaient, accordant leur musique aux danseurs. A la fin, Balthazar se leva en disant :
      — Merci, bons amis. Merci pour vos danses et vos cadeaux. A présent il faut nous souhaiter bonne nuit. Il nous reste peu de temps pour dormir et nous avons beaucoup de chemin à faire, demain.
      Les bergers s’inclinèrent un à un devant les rois et sortirent de la maison d’Amahl en chantant.
Bonne nuit, gentils rois, adieu et bonne nuit.
Le matin se devine aux étoiles fanées.
Bonne nuit, gentils rois, adieu et bonne nuit.
Le vent de nuit prédit une belle journée.
      Puis les voix des bergers s’éteignirent dans l’air de la nuit. A l’intérieur de la maison, les rois étaient en train de s’installer pour la nuit devant la cheminée. Tandis que sa mère disposait un tapis de paille sur le sol pour elle, Amahl s’approcha de Gaspard sans qu’elle s’en aperçoive. Il alla en boitant jusqu’au roi et il lui dit :
      — Excusez-moi, Sire, mais parmi vos pierres magiques, est-ce qu’il y en a une…est-ce qu’il y en a une qui pourrait guérir un garçon infirme ?
      — Que dis-tu ?
      Gaspard n’avait pas entendu. Amahl se détourna tristement :
      — Ça ne fait rien… Bonne nuit.
      Le chant des bergers flottait encore dans le silence et l’obscurité de la pièce.
Bonne nuit, bonne nuit.
Le matin se devine,
Bonne nuit, adieu et bonne nuit.

 

      Amahl et sa mère sur leur paillasse, les trois rois blottis les uns contre les autres, et le serviteur recroquevillé sur le tapis près de l’or, ils écoutaient tous les dernières notes de la chanson des bergers qui résonnait dans le lointain. Bientôt, tout le monde s’endormit.
♦♦♦♦
      Seule la mère d’Amahl était éveillée, assise toute raide sur sa paillasse. Elle regardait le trésor posé tout près du serviteur. « Tout cet or, pensait-elle. Je me demande si les riches savent que faire de leur or. Les riches savent-ils qu’avec de l’or on peut nourrir un enfant ? Savent-ils qu’on peut chauffer une maison tout le jour avec des bûches qui brûlent ? Savent-ils qu’on peut acheter du maïs doux et le faire griller sur le feu ? Savent-ils traire une chèvre nourrie de trèfle ? Savent-ils parfumer le vin chaud avec des épices pour les nuits froides d’hiver ? »
      La mère se redressa et approcha un peu plus de l’or.
      — Oh, tout ce que je pourrais faire pour mon enfant avec cet or !
      Et elle se demandait : « Pourquoi donneraient-ils tout cela à cet enfant qu’ils ne connaissent même pas ? » Elle avança un peu plus. Elle pensait : « Ils dorment. Aurais-je le courage ? Si je n’en prends qu’un petit peu, cela ne leur manquera même pas. » Sa main se tendit vers l’or et elle murmura :
      — Pour mon enfant… pour mon enfant… pour mon enfant…
      Brusquement, le serviteur se réveilla. Il saisit la mère d’Amahl par le poignet.
      — Quelle honte ! Quelle honte ! dirent les rois.
      Amahl ouvrit les yeux et aperçut sa mère prisonnière du serviteur. Il courut en boitillant jusqu’à Gaspard et le tira par sa tunique.
      — Oh, ne le laisse pas faire du mal à ma mère. Ma mère est bonne. Elle ne fait jamais de mal.
      Alors, Gaspard fit signe au serviteur de laisser la mère tranquille. Elle s’agenouilla et tendit les bras à Amahl. Il s’y précipita, laissant tomber sa béquille sur le sol. Melchior s’approcha d’eux.
      — Oh, femme, dit-il, tu peux garder l’or que tu as pris. L’Enfant que nous cherchons n’a pas besoin de notre or. Il bâtira son royaume uniquement sur l’amour. Sa main ne tiendra pas de sceptre, sa tête ne portera pas de couronne. Et sa puissance ne reposera pas sur la peur.
      Puis Melchior se tourna vers Gaspard et Balthazar et leur proposa :
      — Allons les amis, partons. Il est temps.
      La mère se précipita vers les rois pour s’agenouiller devant eux. Elle dit :
      — Attendez. Reprenez votre or. Toute ma vie, j’ai attendu un tel roi. Et si je n’étais pas aussi pauvre, j’enverrais moi aussi un cadeau à cet Enfant-roi.
      — Maman, dit Amahl, laisse-moi lui envoyer ma béquille. Il en a peut-être besoin et celle-ci, c’est moi qui l’ai faite.
      Amahl tendit sa béquille aux rois.
      Sa mère le regardait horrifiée. Elle s’écria :
      — Mais tu ne peux pas faire ça, tu ne peux pas !
      Amahl fit un pas en avant, brandissant sa béquille en l’air.
      Dans la pièce, ce fut le silence. Portant sa béquille entre ses mains tendues en avant, Amahl fit un autre pas. Puis, brisant le silence, il chuchota :
       — Je marche, maman, je marche sans béquille.
      — Il marche… dirent ensemble les trois rois.
      — Il marche… sans boiter, dit la mère en se relevant, sans quitter son fils des yeux, son fils qui avançait d’un pas ferme vers les rois en leur tendant sa béquille.
      Quand il l’eut déposée entre les mains de Gaspard, les rois dirent :
      — C’est un signe du Saint-Enfant. Offrons nos louanges au Roi qui vient de naître.
♦♦♦♦
       Amahl avança jusqu’au milieu de la pièce. Ses pas étaient d’abord lents, mais bientôt il alla plus vite.
       — Regarde, maman, je danse ! Je saute ! Je cours ! cria-t-il.
       Alors les trois rois défilèrent devant lui et posèrent leurs mains sur sa tête. Ensuite, ils prirent les cadeaux qu’ils avaient préparés pour l’enfant Jésus et s’apprêtèrent à partir, car il était temps pour eux de reprendre leur route.
       Alors, se tournant vers sa mère, Amahl lui dit :
       — Ecoute, maman, maintenant, je peux travailler, je peux jouer. Oh, s’il te plaît, laisse-moi partir avec les rois. Je veux porter moi-même ma béquille à l’Enfant.
       — Oui, bien sûr, brave femme, laissez-le venir avec nous, dit Balthazar. Nous prendrons bien soin de lui et nous vous le ramènerons à dos de chameau.
       La mère mit ses bras autour d’Amahl et lui dit :
       — Oui. Je pense que tu devrais aller remercier toi-même l’Enfant.
       Et Amahl se précipita pour prendre ce qu’il lui fallait pour son voyage.
       Les rois avaient tout écouté en silence.
       Melchior et Amahl sortirent derrière Gaspard, Balthazar et le serviteur, qui se courbait de nouveau sous le poids des bagages. La caravane attendait devant la maison. Les rois, montés sur leurs chameaux, étaient encore plus impressionnants. Amahl se précipita de nouveau vers sa mère pour un dernier au revoir. Puis le serviteur l’aida à grimper sur le chameau de Gaspard. Et la caravane se mit en marche.
      Amahl agitait la main en direction de sa mère. Debout dans l’embrassure de la porte de sa maison, elle fit de même en souriant. Puis, il y eut un tournant et Amahl ne vit plus sa mère ni sa maison. Il s’y appuya contre Gaspard, il sortit son pipeau et commença à jouer. Il joua d’abord pour l’Enfant, puis pour les rois, puis pour sa mère, pour les bergers, pour le serviteur et même pour le perroquet.
      Et tandis qu’il jouait, la caravane avançait.
Gian Carlo Menotti
Amahl et les visiteurs de la nuit
Paris, Centurion Jeunesse, 1986
(Adaptation)

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