Le facteur de Noël
décembre 17, 2008 at 3:31 | In Enfants, Histoires, Noël, Rencontre | Leave a CommentCette année-là, dans une jolie maison de bois, au cœur d’un village finlandais, tout le monde prépare Noël avec joie, dans les odeurs mêlées du sapin et du pain frais.
Papi Kari prend Sami sur ses genoux et lui dit :
— Maintenant que tu as six ans, je vais t’offrir un cadeau surprenant. Mais auparavant, il faut que je te raconte pourquoi il est si précieux et pourquoi tu devras en prendre soin de ton mieux…
Lorsque j’étais enfant comme toi, il n’y avait ni Internet, ni fax ni téléphone à sonnette, ni télévision, ni toutes sortes de gadgets à boutons ! Pour donner de leurs nouvelles, les gens s’envoyaient des lettres et, en fin d’année, de nombreuses cartes de vœux. Le facteur était donc un homme important, surtout aux yeux des enfants, qui lui confiaient soigneusement leurs souhaits pour le Père Noël…
Moi, ce que j’admirais le plus chez notre facteur, c’était sa voiture de bois vernis. Je l’aimais de tout mon cœur. Et notre facteur aussi ! Car il l’avait héritée de son père, qui était lui-même postier.
Le soir, dans mon lit, je l’imaginais traversant toute la Finlande pour aller poster mon courrier, par monts et vallées, bois et landes, jusque chez le Père Noël, dans son atelier de jouets.
Pourtant, l’année de mes six ans, il arriva quelque chose d’étonnant.
Un peu avant Noël, le facteur partit faire sa tournée, comme à l’accoutumée.
Mais, le lendemain, personne ne le vit. Le postier semblait avoir disparu en fumée… Sa voiture s’était évanouie ! Certains enfants s’imaginèrent qu’il avait été kidnappé par des ours gangsters. D’autres affirmaient qu’il avait été grignoté par des trolls dévoreurs de papier.
Les plus grands pensaient qu’il avait roulé sur un lac gelé, que la glace s’était brisée et que voiture et facteur s’étaient noyés.
Des chasseurs prétendirent qu’il s’était transformé en monstre des glaces. On le chercha en vain et, un matin, une tempête effaça toutes traces.
Alors chacun oublia un peu le pauvre facteur malchanceux pour préparer le réveillon de son mieux.
On respecta toutes les traditions : on se demanda pardon pour les disputes, les rancunes et les mauvaises blagues des autres saisons. On suspendit des boules aux branches.
On se rendit ensemble au sauna. On se baigna dans le lac malgré le froid. On se reposa en silence. Et, quand la journée fut achevée, on s’apprêta pour la veillée.
À minuit, les villageois réunis eurent une pensée émue pour leur postier disparu. Les enfants espéraient qu’il ne lui était rien arrivé de mal et qu’il avait porté leurs lettres chez le Père Noël dans le Grand Nord glacial. Seul, le mauvais temps avait dû l’empêcher de revenir avec eux pour se réjouir et festoyer jusqu’au matin.
Cette année-là, nous reçûmes tous un cadeau. Mais on aurait dit que le Père Noël était déboussolé… Mon cousin reçut un livre à la place du train de bois espéré, ma sœur une carabine, et moi, une petite cuisine ! Heureusement que nous avons tout échangé !
Une année s’écoula sans qu’on vit ni le postier ni sa voiture. Nous l’avions presque oublié quand arriva le Noël suivant.
À la sortie de l’église, dans la lumière tremblante des bougies allumées sur les tombes, nous vîmes une ombre s’étirer à terre sur le sol du cimetière.
C’était notre facteur disparu !
Tout le monde l’entoura et le pressa de questions. Il nous expliqua que, lassé de faire tous les jours le même trajet, l’envie l’avait saisi de faire une tournée buissonnière et d’aménager sa voiture pour qu’elle ait meilleure allure. Tout d’abord, il avait transformé l’arrière en sauna. Et, lorsqu’il avait été à court de carburant, il avait attelé à l’avant deux grands rennes élégants.
Il avait savouré de long et délicieux moments dans sa voiture-saune. Puis il s’était baigné dans les rivières et les lacs gelés. Dans la splendeur des aurores boréales, il avait poursuivit son voyage…
Ainsi, il avait parcouru le pays… Et bientôt, il était arrivé en Laponie. Il s’y senti si bien qu’il y avait vécu heureux et sans soucis. Au rythme des saisons, il avait pêché le saumon et d’autres excellents poissons. Il s’était régalé de fruits… avant d’être dévoré, le temps d’un trop court été, par des moustiques un peu affamés. Ensuite, il avait sillonné les immensités enneigées jusqu’au repaire du Père Noël.
Mais celui-ci était absent. Il avait bien aperçu les lutins dans son atelier. De peur de les déranger, notre facteur était reparti sans se présenter.
Après nous avoir tout raconté, le facteur nous demanda de l’excuser de s’être laissé aller à vagabonder. Et, comme le veut la tradition, chacun lui pardonnait volontiers. Même moi, qui suis pourtant rancunier ! Je ne devais pas le regretter…
Ma famille l’invita à diner et, au cours de la veillée, il me tendit ce petit paquet en s’écriant à pleine voix : « C’est pour toi… je l’ai sculpté de mes doigts ! ». Papi Kari se tait d’un air amusé, son histoire est terminé.
Il tend à Sami un paquet très joliment emballé.
Sami l’ouvre, un peu surpris. Et il sort de la boîte une petite auto de bois verni !
Une réplique, en miniature, de la voiture qui a conduit le postier, là-bas, chez le Père Noël, dans son atelier de jouets…
Nicolas Barberon
Le facteur de Noël
Paris, Ed. La Découverte & Syros, 2000
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