L’auberge du ciel

décembre 17, 2008 at 3:19 | In Avent, Crèche, Enfants, Histoires, Noël, Paix | Leave a Comment

« Qui sont donc ces gens ? » demanda le jeune Daniel à son père. Celui-ci était le propriétaire de l’«Auberge du ciel», et il venait d’autoriser un homme et une femme à passer la nuit dans l’étable. Il aurait préféré ne pas avoir à le faire; ce couple avait l’air plutôt pauvre, et la femme ne semblait pas aller bien, toute petite et pâle, assise sur son âne. Mais, tout bien réfléchi, cela ne le regardait pas, lui, l’aubergiste. L’étable se trouvait à un jet de pierre de l’auberge. Il espérait seulement que ces gens ne lui créeraient pas d’ennuis.
« Dis-moi, Papa, qui sont ces gens là-bas dans retable ? » répéta Daniel avec impatience.
« De pauvres mendiants », répondit brièvement son père.
« Pourquoi ne leur as-tu pas donné un lit dans l’auberge? demanda Daniel. Ils auraient pu dormir dans ma chambre. »
« Et toi alors, mon fils, où aurais-tu dormi? Dans l’étable, peut-être? »
« Pourquoi pas? »
« Ce n’est pas un endroit pour toi. N’oublie pas que tu es le fils de l’aubergiste ! » lui rappela son père.
« Non, je ne l’oublie pas, et j’en suis fier. Mais le ciel n’accueille-t-il pas tout le monde ? » demanda Daniel.
« Que veux-tu dire ? »
« N’est-ce pas ici l’«Auberge du ciel» ? »
« Oui, bien sûr. Et quel beau nom je lui ai trouvé, n’est-ce pas ? » répondit son père.
« Sans aucun doute. Et c’est bien pour cela que tu dois y accueillir tout le monde, Papa ! s’écria Daniel. Les riches et les pauvres ! »
« Comme tu as des idées bizarres, Daniel, dit son père, étonné. Allons, laisse-moi tranquille maintenant, et cesse de poser des questions inutiles. La maison est remplie de monde et j’ai des tas de choses à faire. Arrête de t’inquiéter pour ces gens dans l’étable. Tu ferais mieux d’aider ta mère à préparer la bouillie de millet. »
« Est-ce que je peux en porter aussi un peu à l’homme et à la femme dans l’étable, Papa ? »
« Il n’en est pas question ! J’ai déjà peur qu’il n’y en ait pas assez pour tous mes clients. Alors je ne peux pas en donner à ces gens dans l’étable. Même pas une cuillerée. Crois-tu seulement qu’ils auraient de quoi payer ? Je n’en ai pas l’impression. Allons, laisse-moi tranquille. »
Déçu, Daniel alla trouver sa mère. « Je vais lui en parler à elle », se dit-il. Mais sa mère n’avait pas de temps à lui consacrer. « Arrête tes bavardages, gronda-t-elle. Ne vois-tu pas que j’ai du travail par-dessus la tête ? Laisse-moi tranquille, et va plutôt tourner la bouillie sur le feu pour qu’elle n’attache pas. »
Daniel tournait distraitement la bouillie. Il pensait à l’homme et à la femme qui étaient dans l’étable. Il y pensait sans arrêt.
La nuit était tombée maintenant. Depuis un long moment, le calme régnait dans la maison. Tout le monde donnait.
Seul Daniel ne parvenait pas à fermer les yeux. Comme il faisait clair dehors !
Daniel alla à la fenêtre. Il se dressa sur la pointe des pieds. Et que vit-il ? Au-dessus de l’étable, il y avait une étoile brillante qui la baignait dans une clarté radieuse. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Fallait-il qu’il réveille son père et sa mère ? Il se dit qu’il ne valait mieux pas. Ils ne le laisseraient probablement pas courir jusqu’à l’étable. Et c’est justement ce que Daniel avait envie de faire. Alors, en silence, il se glissa hors de la maison et se mit à courir.
Mais arrivé devant l’étable, il s’arrêta net. Il était abasourdi par ce qu’il voyait : dans un coin de l’étable, la femme était assise, avec un bébé dans les bras. A ses côtés se tenait l’homme, qui les contemplait tous deux avec amour. Daniel n’osa pas entrer. Il vit alors des bergers s’approcher de l’étable. L’un d’eux demanda à Daniel : « Pourquoi restes-tu là ? N’as-tu pas entendu les anges chanter ? Leur chant disait qu’un roi était né dans une étable. » Non, Daniel n’avait rien entendu. Rien du tout ! C’était seulement la lumière dans la nuit qui l’avait empêché de dormir. Et c’était cet enfant sur la paille qui devait être le nouveau roi ? Le roi dont on parlait depuis si longtemps ?
Daniel finit par suivre les bergers dans l’étable. Ils allèrent s’agenouiller devant l’enfant. Daniel aussi s’agenouilla. Puis il regarda la femme, la mère de l’enfant. Elle était vraiment très pâle. Il lui semblait qu’elle arrivait à peine à se tenir droite. Elle venait de donner naissance à un enfant. Daniel se souvint alors de sa propre mère, lorsque sa petite sœur venait de naître. Comme on l’avait entourée ! Elle avait passé trois jours dans son lit, chaudement couverte. Toutes les heures, Papa lui avait apporté de la bouillie. Et on avait battu deux œufs dedans pour aider maman à reprendre des forces.
De la bouillie ! A l’auberge, les restes de la bouillie de millet étaient encore au coin du feu. Daniel ne prit même pas le temps de réfléchir. Il courut jusqu’à la maison. Il alla même prendre deux œufs dans le garde-manger, les battit dans la bouillie et porta ensuite le chaudron jusqu’à l’étable. C’était un énorme chaudron très lourd, mais il y arriva. Il donna la bouillie à la femme qui lui sourit avec reconnaissance. Daniel voyait comme cela lui faisait du bien. La couleur revenait à ses joues. Quand elle eut suffisamment mangé, elle fît signe à son mari. Alors, l’homme prit le chaudron et mangea à son tour. Lui aussi sourit à Daniel.
Daniel aurait voulu sourire en retour, mais il pensait à son père. Que dirait-il en trouvant le chaudron vide, demain ? Et sa mère, qu’allait-elle dire, elle aussi ? Daniel se dit qu’il ferait peut-être mieux de ne pas rapporter le chaudron du tout. Alors, il sortit en courant de l’étable. Il ne voulait plus rien voir, plus rien entendre. Il se glissa sous la couverture en fourrure de son lit.
Le lendemain matin, son père lui enleva brusquement sa couverture en demandant d’une voix menaçante : « Où est le chaudron de bouillie de millet ? Serait-il chez ces gens dans l’étable ? »
Daniel se contenta de secouer la tête et sortit de son lit avant que son père ne l’attrape par le cou. « Je vais le chercher ! » s’écria-t-il. Et il s’échappa en courant.
Le chaudron pesait de plus en plus lourd et Daniel fut soulagé de pouvoir le déposer dans la cuisine. Son père et sa mère étaient là en train de l’attendre. Ils regardèrent tous deux dans le chaudron et son père lui dit avec indulgence :
« Eh bien, tu as de la chance qu’il en reste encore ! »
« Mais, il y a plus de bouillie qu’il n’en restait hier au soir ! » dit sa mère, stupéfaite.
Que disaient donc son père et sa mère ? Qu’il y avait encore de la bouillie dans le chaudron ? Daniel regarda dedans à son tour.
« Oh ! » Et c’est tout ce qu’il put dire. Le chaudron était rempli jusqu’au bord de bouillie de millet !
« Comment cela se fait-il ? » demanda sa mère.
« As-tu fait cuire de la bouillie dans la nuit ? demanda son père. Allons, dis-le-moi ! »
Daniel avait envie de tout lui raconter – tout ! Les gens dans l’étable, le bébé, les bergers, le roi. Mais il n’en eut pas l’occasion. Les clients s’étaient réveillés et arrivaient les uns après les autres dans la cuisine, en demandant quelque chose à manger.
« Ne soyez pas si impatients ! s’écria son père. Il y en aura assez pour tout le monde ! »
Et ce fut vrai. Tout le monde eut sa part de bouillie. Une fois le chaudron vidé, les clients s’en allèrent satisfaits. Le calme revint petit à petit à l’«Auberge du ciel». Et Daniel put enfin raconter son histoire. Il jetait des regards anxieux en direction de son père. Allait-il le punir ? Après tout, il lui avait défendu d’aller voir les gens dans l’étable, et Daniel lui avait désobéi.
Les parents écoutaient avec stupéfaction. Enfin, sa mère dit : « Tu as bien fait. » Son père hocha la tête et ajouta : « A partir de maintenant, toute personne qui frappera à ma porte aura à manger, qu’elle soit riche ou pauvre. »
Alors Daniel se jeta dans les bras de ses parents. Il se sentait soudain si heureux !

Gerda Marie Scheidl
L’auberge du ciel
Paris, Editions Nord-Sud, 1994

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