Ethnologie de Noël : une fête paradoxale

décembre 17, 2008 at 3:23 | In Avent, Histoire, Noël | Leave a Comment

Ethnologie de Noël : une fête paradoxale


L’ « Esprit de Noël » Naissance de la fête moderne au XIXe siècle

Un repas de Noel en famille, nous ne connaissons rien dans la nature qui soit plus merveilleux. Il semble y avoir une magie dans le nom même de Noël. Les jalousies et les discordes mesquines sont oubliées : les sentiments de sociabilité se réveillent dans les cœurs qu’ils avaient depuis longtemps désertés (…) Et tout n’est que bonté et bienveillance.

Charles Dickens,
Sketches for Boz (1836).

C’est d’abord à l’Angleterre victorienne puis à l’Amérique de Roosevelt que l’on doit la forme contemporaine de la célébration familiale de Noël. La bourgeoisie d’alors, adepte et prosélyte d’une morale exaltant les vertus de la famille et fascinée par la réussite sociale et économique des siens, va s’emparer de cette -fête pour lui faire incarner et symboliser ses nouvelles valeurs. Elle lui octroiera du même coup une place centrale, inconnue jusque-là, dans le cycle festif annuel.
Si certains historiens anglo-saxons ont pu parler à ce sujet d’une « invention victorienne », la transformation profonde du sens même de la fête de Noël est aussi directement liée à l’avènement d’un nouveau souci pour la vie privée. Bien qu’elle existât dans les grandes maisons aristocratiques, la « réunion de famille » n’occupait pas encore la place centrale qui sera la sienne désormais et les enfants n’étaient pas encore l’objet d’une attention particulière à cette occasion. Là réside sans doute l’ingéniosité, sinon l’inventivité de cette société qui a su tirer parti d’une fête collective, riche de ses références païennes et populaires, pour valoriser le « foyer » qui devient à cette époque une sorte de refuge, un rempart face à une société qui s’industrialise brutalement. La famille comme la privacy furent alors des aspirations prioritaires et Noël apparut comme la scène opportune de leur ritualisation, celle où allait pouvoir s’exhiber de façon allégorique la distinction entre les deux sphères, privée et publique.
Pour aller de l’une à l’autre, certains passages deviennent des pratiques obligées et surtout conformes au nouveau rêve bourgeois. Parmi ces pratiques, la charité se révélera la plus gratifiante et la moins menacée. Or Noël est la période de l’année où le sentiment et la pratique charitables pourront se déployer avec toute l’emphase voulue et donner un temps l’illusion que l’injustice sociale a trouvé son remède.
Famille, enfance et charité forgeront dès lors une sorte de nouvelle « trinité » profane, qui va à présent façonner l’éthique autant religieuse que laïque de la fête et séduire progressivement les bourgeoisies européennes mais aussi celles outre-Atlantique. Après l’Angleterre, l’Allemagne et l’Amérique, c’est en France au milieu du xxe siècle que les familles vont à leur tour célébrer Noël en « s’autocélébrant », selon l’expression d’Anne Martin-Fugier qui montre qu’un passage s’effectue à cette époque précise « du rituel religieux au rituel familial ». Noël comme la villégiature d’été vont faire désormais partie des grands rites de rassemblements familiaux qui scandent l’année bourgeoise.
Mais le rituel religieux n’est pas le seul à subir ce transfert sur la famille. C’est tout un ensemble de traditions païennes, anciennes et collectives qui se trouvent ainsi pourrait-on dire « privatisé » ou parfois abandonné, car ce recentrement sur le foyer s’accompagne aussi d’un début d’uniformisation des traditions et du décor. Dès le milieu du xIxe siècle se produit, en effet, un vaste mouvement syncrétique qui va privilégier certains usages au détriment d’autres. Ainsi voit-on se propager dans plusieurs pays d’Europe des coutumes similaires, comme celle des chaussettes pendues devant la cheminée, celle du sapin décoré, qui sont toutes deux d’origine allemande, ou encore celle des cartes de souhait qui vient de naître en Angleterre. Ce scénario domestiqué et ce consensus décoratif signent l’entrée de Noël dans la modernité.

DES CADEAUX PAR MILLIERS… ou les paradoxes de la consommation sentimentale

Petit Papa Noël, quand tu descendras du ciel,
Avec des jouets par milliers,
N’oublie pas mon petit soulier.

TINO Rossi.

A l’intérieur du magasin, c’est comme un grand chapiteau de lumière. On se croirait au cirque Medrano. On pourrait y faire du trapèze volant avec les grands lustres en cristal et regarder des tigres du Bengale sauter dans le « O » enflammé de Noël… C’est comme au cirque, mais ça sent pas la ménagerie. Ça sent Noël.
DANIEL PICOULY.

Lorsque Tino Rossi entonne, en décembre 1946, ce refrain qui deviendra l’un des plus célèbres du patrimoine de la chanson française, ce sont les jouets qui tombent de la hotte par milliers ; il fallait bien que leur nombre rime avec soulier et cette nécessaire assonance donnait du même coup l’idée de la dépense sans limites que Noël autorisait dans l’imaginaire de l’après-guerre.
Un demi-siècle plus tard, en décembre 1998, le quotidien Libération publie un hors-série illustré par la photographie d’un jeune homme scrutant la fameuse orange qui, telle une boule de cristal, doit lui révéler le secret des « présents très singuliers ». La même année la Fnac réutilise ce bel agrume et lui découpe des yeux en étoiles.
Que l’orange, le plus humble des présents de Noël, un des meilleurs souvenirs d’enfance modeste, soit devenue un argument publicitaire efficace pour des cadeaux toujours plus sophistiqués n’est qu’un paradoxe supplémentaire dans la longue série de ceux que la fête a générés depuis un siècle.
Si l’échange de cadeaux en famille est une pratique datant seulement du milieu du XIXe siècle, le fait le plus surprenant est que Noël, dès cette époque, devient l’objet d’une exploitation commerciale, en effet, systématique. La fête victorienne est déjà l’occasion de dépenses « inconsidérées », que favorisent l’expansion du petit commerce et l’apparition du fameux Christmas shopping. Synonyme d’excitation, de fatigue et surtout de dépense, celui-ci deviendra bientôt un élément essentiel des préparatifs de la fête.

Le « Christmas shopping » ; un nouveau rituel

Si depuis le Moyen Age Noël a entraîné le monde à festoyer, il s’agissait surtout de faire bonne chère et, jusqu’à la moitié du xIx siècle, la nourriture en fut l’unique dépense et la principale manifestation. Les commerces puis les marchés en ville étaient les premiers à annoncer que la fête avait commencé. Les épiceries de Londres regorgeaient de denrées appétissantes et exotiques, les gens les plus modestes se pressaient pour faire cuire leur dîner chez le boulanger. Des gravures parues dans Illustrated London News dans les années 1840 montrent les marchés de Newgate et Leadenhall littéralement envahis par les oies, les dindes (alors importées de France et d’Allemagne) et des porcs entiers suspendus en rangs serrés au-dessus des étals des bouchers. L’impression d’abondance domine ; des femmes en capeline et crinoline accompagnées d’hommes coiffés d’un haut-de-forme et d’enfants poussant des cerceaux circulent et choisissent l’oie ou la dinde qu’elles feront servir le soir de Noël. Un journaliste français de passage note que « le Londres de Noël ne ressemble en rien au Londres des cinquante-quatre autres semaines de l’année ». Il change d’aspect dès le milieu du mois de décembre. Quand approche le 20, on ne le reconnaît plus, il devient aussi gai qu’il est triste d’habitude… Les boutiques rivalisent de coquetterie pour attirer les chalands… celles où se débitent comestibles ou boissons se parent de leurs marchandises les plus attrayantes ou d’ornements étrangers. Dickens a livré une description aussi vivante que précise de l’ambiance qui régnait à Londres en cette veille :

Le rayonnement des magasins où les baies et les feuilles de houx craquaient à la chaleur des lampes des devantures mettait un reflet rouge sur les figures pâles des passants. Les boutiques des rôtisseurs et des épiciers offraient aux yeux un décor splendide, un spectacle de rêve avec lequel il semblait impossible que les principes vulgaires de la vente et de l’achat pussent avoir la moindre relation.

Cette dernière remarque fut prémonitoire, car Noël, nous le verrons, sera dès 1820, à New York, utilisé par la publicité comme un argument permettant de sublimer et de moraliser la relation marchande.
Mais la véritable innovation est celle de l’achat des cadeaux qui va prendre la forme d’un véritable rituel. celui de la visite aux grands magasins. Mark Connelly n’hésite pas à parler d’une « culture des grands magasins qui se développe vraiment en Angleterre vers 1870 ».
Si l’achat de cadeaux n’était pas jusqu’à cette époque une pratique courante, il va « devenir la partie la plus visible et la plus significative du Noël anglais à la fin du xIxe siècle », poursuit Mark Connelly. Mais il n’intéresse encore que les plus aisés. Une gravure d’Illustrated London News du 24 décembre 1853 confirme l’origine bourgeoise de ces premiers consommateurs. Dans une calèche, le père, portant haut-de-forme et redingote, lit son journal. Bien qu’elles soient toutes Des cadeaux par milliers… profondément endormies, épuisées sans nul doute par les courses faites dans les magasins de Londres, la mère et les trois fillettes emmitouflées dans des manteaux doublés d’hermine et coiffées d’élégants chapeaux à plumes serrent encore leur manchon contre elles. La mère tient d’une main molle un tambour et un cheval de bois, tandis qu’à ses pieds on devine un cerceau et quelques paquets enrubannés. Le titre est évocateur et ironique : « Le prix de Noël ».
Mais alors que l’« esprit de Noël » victorien contient encore une critique implicite du matérialisme dans lequel sombre la fête, à la même période aux Etats-Unis, Santa Claus endosse sans complexes, et en dépit de quelques vitupérations puritaines, le rôle du dieu débonnaire et hédoniste de la société de consommation naissante.

Martyne Perrot
Ethnologie de Noël : une fête paradoxale
Paris, B. Grasset, 2000

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